Cuba traverse depuis 2019 la pire crise économique de son histoire depuis la période spéciale des années 1990. Au cœur de cette crise multidimensionnelle, la crise électrique est devenue le symbole le plus visible et le plus douloureux des difficultés que traverse l’île. Des coupures de courant de 16 à 20 heures par jour dans certaines provinces, des hôpitaux contraints de fonctionner à l’énergie des générateurs, des entreprises à l’arrêt faute d’électricité, des familles sans réfrigération ni climatisation dans la chaleur tropicale : la crise énergétique cubaine a atteint des proportions qui perturbent profondément la vie quotidienne des 11 millions d’habitants de l’île. Dans ce contexte, les pressions diplomatiques des États-Unis pour obtenir des réformes économiques s’ajoutent aux défis structurels d’un système énergétique vieillissant.
Les causes structurelles de la crise électrique cubaine
La crise électrique cubaine n’est pas le résultat d’un seul facteur mais d’une accumulation de dysfonctionnements structurels qui se sont aggravés progressivement.
Un parc de production électrique vétuste
Cuba dépend pour l’essentiel de son électricité de centrales thermoélectriques au fioul lourd, construites pour la plupart à l’époque soviétique dans les années 1970-1980. Ces centrales, dont certaines approchent ou dépassent les 50 ans d’âge, tombent fréquemment en panne et fonctionnent bien en dessous de leur capacité nominale. Sur une capacité installée théorique d’environ 6 700 MW, la disponibilité réelle du parc a souvent été inférieure à 2 000 MW, soit moins d’un tiers de la capacité, générant des déficits de production massifs.
Le manque d’investissement dans la maintenance et le renouvellement des équipements, consécutif à des décennies de contraintes financières, a rendu le parc de production particulièrement vulnérable. Une panne d’une centrale peut immédiatement provoquer des délestages en cascade sur toute l’île.
La dépendance aux hydrocarbures importés
Cuba produit une partie de son pétrole (environ 35 000 à 40 000 barils par jour en 2023, en déclin constant) mais dépend largement des importations pour couvrir ses besoins énergétiques. Le Venezuela de Nicolás Maduro a longtemps été le principal fournisseur de pétrole de Cuba dans le cadre d’accords préférentiels, mais les difficultés économiques vénézuéliennes ont réduit ces livraisons. La Russie et l’Algérie ont partiellement comblé ce déficit, mais les livraisons restent aléatoires et les paiements difficiles pour un État cubain aux réserves de devises extrêmement limitées.
Le manque de devises étrangères
La racine profonde de la crise énergétique cubaine est financière : l’État cubain ne dispose pas des devises nécessaires pour importer les volumes de pétrole, de pièces détachées et d’équipements dont son système électrique a besoin. Cette pénurie de devises est elle-même liée à plusieurs facteurs cumulatifs : effondrement du tourisme pendant la pandémie de Covid-19, durcissement de l’embargo américain sous l’administration Trump (maintenu par l’administration Biden), inefficacités économiques structurelles du modèle étatisé cubain et inflation importée.
Les conséquences humanitaires de la crise électrique
Les coupures d’électricité prolongées ont des conséquences directes sur les conditions de vie de la population cubaine :
Santé et hôpitaux
Les hôpitaux et centres de santé cubains, déjà sous tension en raison des pénuries de médicaments et de matériels médicaux, doivent fonctionner sur des générateurs pendant les coupures. Cette situation génère des coûts supplémentaires en carburant, crée des risques pour les patients en réanimation dépendant de machines électriques et perturbe les interventions chirurgicales programmées. Les médicaments nécessitant une chaîne du froid (vaccins, insuline) sont particulièrement vulnérables aux coupures prolongées.
Alimentation et eau potable
Sans électricité, les pompes à eau ne fonctionnent pas, privant de nombreux quartiers d’accès à l’eau courante. La conservation des aliments est compromise par l’arrêt des réfrigérateurs et congélateurs, aggravant une situation d’insécurité alimentaire déjà préoccupante. Dans un pays où l’accès aux produits de base est rationné, les coupures de courant prolongées créent des situations de détresse alimentaire particulièrement sévères pour les familles les plus vulnérables.
Économie et emploi
Le secteur productif cubain — usines, ateliers, commerces — est paralysé par les coupures d’électricité. Des entreprises de l’État comme des Micro, Petites et Moyennes Entreprises (MIPYMES) privées, légalisées depuis 2021, voient leur activité directement impactée. Le tourisme, source principale de devises étrangères, est affecté par l’image négative que projettent les coupures de courant sur les destinations de séjour.
Les pressions américaines et le contexte diplomatique
La crise électrique cubaine se déroule dans un contexte diplomatique complexe, marqué par l’embargo américain qui existe depuis 1962 et qui a été considérablement renforcé sous la présidence Trump (inscription de Cuba sur la liste des États soutenant le terrorisme en janvier 2021, décision qui n’a pas été annulée par l’administration Biden).
Les États-Unis conditionnent tout allègement de leurs sanctions à des réformes politiques et économiques significatives de la part du gouvernement cubain : libération des prisonniers politiques arrêtés lors des manifestations de juillet 2021, ouverture au pluralisme politique, libéralisation économique. Le gouvernement cubain de Miguel Díaz-Canel rejette ces conditions comme une ingérence dans les affaires intérieures du pays, tout en reconnaissant la gravité de la situation économique.
Dans ce contexte, la communauté internationale — Union Européenne, Canada, Mexique, pays d’Amérique latine — appelle à la levée ou à l’allègement de l’embargo américain, arguant qu’il aggrave les difficultés humanitaires de la population cubaine sans faire avancer les objectifs politiques américains.
Les tentatives de solutions : énergies renouvelables et réformes
Face à l’ampleur de la crise, le gouvernement cubain a annoncé plusieurs plans pour diversifier son mix énergétique et réduire la dépendance au pétrole importé :
- Développement du solaire photovoltaïque : Cuba bénéficie d’un ensoleillement exceptionnel (plus de 330 jours par an dans certaines provinces) qui en fait théoriquement un territoire idéal pour le développement de l’énergie solaire. Des parcs solaires ont été construits avec l’aide technique de la Chine et de l’Europe, mais les capacités installées restent très insuffisantes par rapport aux besoins
- Biomasse et biogaz : la bagasse (résidus de la canne à sucre), abondante à Cuba, peut alimenter des centrales de cogénération. Des projets sont à l’étude mais peinent à être financés
- Réforme du secteur énergétique : la légalisation des entreprises privées dans le secteur de l’énergie renouvelable, annoncée en 2022, ouvre théoriquement la voie à des investissements étrangers et privés, mais la mise en œuvre reste lente dans un cadre réglementaire complexe
La diaspora cubaine et les transferts d’argent
Face aux difficultés, de nombreuses familles cubaines survivent grâce aux remesas (transferts d’argent) envoyées par la diaspora cubaine aux États-Unis, en Espagne et en Amérique latine. Ces flux financiers, estimés à plusieurs centaines de millions de dollars par an, permettent aux familles de s’acheter des générateurs, des panneaux solaires individuels ou des piles portables pour pallier les coupures de courant. Mais les restrictions imposées par les États-Unis aux transferts de fonds vers Cuba, ainsi que les difficultés de change liées à la dualité monétaire cubaine, compliquent ces transactions pourtant vitales.
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